L’homme appuya sur le bouÂton de la tĂ©lĂ©ÂcomÂmande et les portes en bois du grand porÂtail d’entrĂ©e
de sa proÂpriĂ©tĂ© s’ouvrirent lenteÂment. La journĂ©e avait Ă©tĂ© longue, harasÂsante, et s’était achevĂ©e
autour d’une bière avec Lilas. Les deux amants avaient disÂcutĂ© de l’organisation du jour suivÂant. Le
corps lĂ©gèreÂment penchĂ© vers son volant, Lucien avait froid. Il ne songeait qu’à se dĂ©lassÂer sous une
bonne douche chaude. Il imagÂiÂnait la douceur des mains de sa belle posĂ©es sur sa nuque. Les effluves
de son parÂfum Ă©taient encore accrochĂ©s Ă ses parois nasales, et l’intĂ©rieur de la voiture Ă©tait touÂjours
habitĂ© par la prĂ©sence de celle qui avait surÂgi dans sa vie un an auparÂaÂvant. PourÂtant, il Ă©tait bien
seul mainÂtenant.
« Demain sera un grand jour », songea-t-il.
Au moment mĂŞme oĂą l’éducateur social fit ce conÂstat, le rythme de son cĹ“ur s’accĂ©lĂ©ra avant de
tamÂbouriner de façon tout Ă fait dĂ©sorÂdonÂnĂ©e dans sa cage thoÂracique. Cette soudaine et
inhabÂituelle aryÂthÂmie carÂdiaque perÂsista quelques secÂonÂdes, Ă tel point que des sueurs froides
s’emparèrent de lui. Il ne comÂprit pas cette rĂ©acÂtion physique alors mĂŞme que tout allait pour le
mieux. Sa salive stagna quelques secÂonÂdes, coincĂ©e entre le planchÂer de sa bouche et le conÂduit de
son larÂynx. Sa main puisÂsante glisÂsa le long de son visÂage. Ses joues se pigÂmenÂtèrent plus que
d’habitude. Sa peau virait au rouge. Les yeux Ă©teints et creusĂ©s par la fatigue, il devait se rapÂprocher
au plus vite de son lit. Le klaxÂon d’un autoÂmoÂbiliste raisonÂna dans ses oreilles. Il obstruÂait le pasÂsage
avec son gros vĂ©hicule. Son porÂtail Ă©tait grand ouvert ; Il avait laisÂsĂ© filÂer le temps quelques minÂutes,
perÂdu dans le labyrinthe de ses penÂsĂ©es. Le pied appuyĂ© lĂ©gèreÂment sur la pĂ©dale d’accĂ©lĂ©ration, les
roues Ă©craÂsaient Ă prĂ©sent les gravÂilÂlons de son allĂ©e quand, les sourÂcils fronÂcĂ©s et les yeux
conÂcenÂtrĂ©s, il scruÂtait une curieuse boule noire planÂtĂ©e au beau milieu de son chemin.
« Qu’est-ce que… ? »
Il pila. Une petite tête était apparue.
« Un chat ! s’exclama‑t’il .
- Un chat ! rĂ©pĂ©Âta-t-il stressĂ©.
- Ah, non, non, non… Pas ici. Pas chez moi. Ce n’est pas posÂsiÂble. »
Lucien s’essuya les yeux en espĂ©rant que la masse ronde disÂparaĂ®Âtrait. Au conÂtraire, le petit minois
poilu et bien redressĂ© ne bougeait pas. Le jeune homme sorÂtit de sa voiture avant de se diriger vers
ce petit aniÂmal qui venait perÂturber le dĂ©rouleÂment de son dĂ©but de soirĂ©e.
« Alors, peux-tu me dire ce que tu fais lĂ ? Tu vois, il faut que tu partes. Il m’est imposÂsiÂble de
te garder. Tu dois bien avoir un proÂpriĂ©Âtaire, n’est-ce-pas ? »
Lucien Ledoux s’arrĂŞta de marcher nerveuseÂment autour du chat.
« Tu dois me prenÂdre pour un fou, hein ? »
Les deux billes de la genÂtille bĂŞte le fixÂaient sans ciller. Le moteur du vĂ©hicule ronÂronÂnait.
« Oh, mais tu as l’air mal en point ! Mais je ne peux pas m’occuper de toi. Allez, lève-toi ! Je
dois garÂer ma grosse carÂriole. Allez, ouste ! »
Le petit fĂ©lin, le poil hirÂsute et les yeux enfonÂcĂ©s, semÂblait pleurÂer. La sitÂuÂaÂtion Ă©tait insoutenÂable
pour Lucien. D’un pas dĂ©cidĂ©, il alla Ă©teinÂdre le moteur de la voiture qui ronÂflait alors toute son
impaÂtience. Avant de retournÂer vers le motif de son agaceÂment, une rĂ©minisÂcence surÂprenante vint
encomÂbrÂer son esprit : l’ombre de sa mère, face au miroir de sa chamÂbre, pleuÂrant toutes les larmes
de son corps, en silence. DĂ©staÂbilÂisĂ©, sa main tremÂblait en retiÂrant la clĂ© du cylinÂdre de serÂrure du
conÂtacÂteur de dĂ©marÂrage. Le globe ocuÂlaire mouilÂlĂ©, son corps se dirigea Ă nouÂveau vers l’intrus de la
journĂ©e. L’animal s’était relevĂ© et s’avança, l’air Ă©garĂ©, pour se frotÂter aux jambes du gesÂticÂuÂlaÂteur.
« Ah…Non, ne m’approche pas ! Ce n’est pas que je ne t’aime pas mais tu es peut-être
malade. On ne sait jamais. »
Le chat ne tenait guère compte de ce que Lucien pouÂvait lui dire. Il conÂtinÂuÂait Ă vireÂvolter autour de
lui en masÂsant ses flancs tout maiÂgres conÂtre les cĂ´tĂ©s extĂ©rieurs de ses molÂlets. Lucien avait beau
lutÂter, le chat s’accrochait Ă ses chevilles. Cette sitÂuÂaÂtion inatÂtenÂdue fit retournÂer subiteÂment
l’homme Ă l’époque de ses sept ans lorsque, colÂlĂ© conÂtre la poitrine de sa gĂ©niÂtrice, il senÂtait la peur
l’envahir. Il revit sa mère recroÂquevilÂlĂ©e dans un coin de la maiÂson, les mains posĂ©es
affectueuseÂment sur sa tĂŞte d’enfant, comme si cela Ă©tait suffÂisant pour le proÂtĂ©ger. Le cĹ“ur serÂrĂ©, il
s’empressa d’aller ouvrir la porte d’entrĂ©e de sa maiÂson. Il voulait Ă©chapÂper Ă ce chat qui mainÂtenant
le suivÂait.
« Stop ! Tu ne renÂtres pas ! Je ne veux pas de toi ; tu entends ? je ne peux pas. Reste lĂ , je te
dis. »
Le chat tourÂna sa tĂŞte bizarrement dans un air de supÂpliÂcaÂtion. Lucien ressenÂtit un vent de culÂpaÂbilÂitĂ©
le traÂversÂer de bas en haut.
« D’accord, d’accord. Je vais te donÂner Ă manger mais après tu renÂtres chez toi. D’accord ?
- Miaou…
- ComÂprends un peu ! Tu serais malÂheureux ici. D’abord, je ne suis jamais lĂ . Si, si… TouÂjours
en vadrouille. Et puis, J’ai dĂ©jĂ du mal Ă prenÂdre soin de moi alors je peinÂerai Ă m’occuper de
toi. Ce n’est pas de ma faute ! Je suis comme ça. Je ne sais pas. »
La sonÂnerÂie de son tĂ©lĂ©Âphone stopÂpa son monoÂlogue. C’était Lilas. Il regarÂda l’écran une fracÂtion de
secÂonde, serÂra l’objet, hĂ©siÂta puis le remit dans sa poche. Elle avait sĂ»reÂment omis de lui parÂler d’un
dĂ©tail conÂcerÂnant l’organisation du lendeÂmain soir oĂą elle le prĂ©senÂterait offiÂcielleÂment Ă ses parÂents.
Lucien Ă©tait arrivĂ© Ă se sousÂtraire de son envahisseur et s’apprĂŞtait Ă versÂer du lait sur du pain
lorsque son portable vibra. L’écran affichait un mesÂsage :
« N’oublie pas ! DĂ©jeÂuner Ă 13 heures au Petit CrĂ©ole puis on se rejoint dans l’angle de la rue
de l’Alliance et de la rue de la DiviÂsion Ă dix-neuf heures. Et surtout, pas d’heures supÂplĂ©ÂmenÂtaires. Je
t’aime. Lilas. »
D’un geste abrupt, il pousÂsa le mobile puis appuya ses deux coudes sur le plan de traÂvail avant de
prenÂdre sa tĂŞte entre ses deux mains.
« Bon sang. Qu’ai-je-fait ? »
Il frotÂta alors sa chevelure Ă©paisse jusqu’à se faire mal. Le chat miaulait de plus en plus fort. Ses cris
Ă©taient telleÂment oppresÂsants qu’il se boucha les oreilles tout en referÂmant ses paupières crispĂ©es. A
ce moment, l’image de son père l’attrapant et le jetant dans la pièce dĂ©diĂ©e aux puniÂtions, lui revint
en mĂ©moire. A cette Ă©poque, gĂ©mir Ă©tait vain ; s’époumoner ne serÂvait Ă rien. Les heures pouÂvaient
s’écouler que son mal-ĂŞtre n’arrivait pas Ă atteinÂdre la senÂsiÂbilÂitĂ© de son bourÂreau. Par conÂtre,
derÂrière le mur de ses lamenÂtaÂtions, il pouÂvait dĂ©celÂer les bruits sourds de douleur de sa mère qui
avait tenÂtĂ© de le dĂ©livrÂer. Lucien ne comÂpreÂnait pas ce qui se pasÂsait : son cerveau flamÂbait ; son
passĂ© remonÂtait subiteÂment Ă la surÂface. Son humeur mĂ©conÂnaissÂable lui fit jeter vioÂlemÂment le petit
plat dans lequel se trouÂvait le repas de l’invitĂ© surÂprise. Des bouts de verre jonÂchaient Ă prĂ©sent le sol
de la cuiÂsine ; Lucien pleuÂrait et essuya le lait qui avait giclĂ© hors du rĂ©cipÂiÂent.
« Quel idiot ! Tout ça pour rien. Allons, resÂsaiÂsis-toi ! Laisse le passĂ© lĂ oĂą il est ! »
Il prit le balÂai et la serÂpilÂlère pour netÂtoyÂer ses frasques avant de renouÂvelÂer les gestes d’avant sa
saute d’humeur. La gamelle Ă la main, il regarÂda au traÂvers de la vitÂre de son hall d’entrĂ©e avant
d’ouvrir la porte. Le claque-faim avait Ă©lu domiÂcile sur le pailÂlasÂson et ne cesÂsait de chanter sa
dĂ©tresse. C’était une sitÂuÂaÂtion Ă devenir fou. Le maĂ®tre des lieux posa la coupelle. Le chat se prĂ©ÂcipiÂta.
Lucien revit soudain l’assiette de soupe remÂplie de pain Ă laqueÂlle il avait droit après chaque
puniÂtion. Cette rĂ©minisÂcence dĂ©clenÂcha un retour aux sources de ses Ă©moÂtions d’enfant.
L’humiliation avait Ă©tĂ© son pain quoÂtiÂdiÂen ; la culÂpaÂbilÂitĂ© son hostie hebÂdoÂmadaire. Une immense
tristesse venait remÂplir le vide de sa grande carÂcasse d’adulte, impuisÂsant Ă Ă©radiÂquer son hisÂtoire. Il
n’avait Ă©tĂ© que le bouc Ă©misÂsaire d’un père tyranÂnique, perÂdu dans les mĂ©anÂdres de sa malÂadie
menÂtale. Et sa pauÂvre mère ? Qui aurait-pu lui dire comÂment Ă©tait l’homme qu’elle avait croisĂ© un
beau jour sur le senÂtier de sa jeunesse ? Lucien avait Ă prĂ©sent le fond des yeux ravÂagĂ©s par le
chaÂgrin. Le voile Ă©tait levĂ© : ses dĂ©mons intĂ©rieurs monÂtraient Ă nouÂveau le bout de leur nez. Il se
senÂtait incaÂpable de vivre Ă deux. Le sang de son père coulait malÂheureuseÂment dans ses veines. Il
Ă©tait trop tard pour changÂer la donne. ComÂment pouÂvait-il se faire conÂfiÂance ? Il Ă©tait marÂquĂ© au fer
rouge par la gĂ©nĂ©Âtique. Saurait-il navÂiguer dans le tourÂbilÂlon de ses nĂ©vrosÂes pour prenÂdre la bonne
part du diaÂble qui avait Ă©tĂ© prĂ©sente dans la maiÂson de son enfance, ou bien plongerait-il dans la
mĂŞme psyÂchose aiguĂ« que celle de son père aujourd’hui internĂ© ? Lucien faiÂsait Ă prĂ©sent les cent pas
dans le salon. Il pasÂsait nerveuseÂment et Ă diversÂes reprisÂes ses mains dans ses cheveux comme si
cela pouÂvait le soulager. Mais il n’en Ă©tait rien. Il ne pouÂvait pas aller se couchÂer et cela faiÂsait des
semaines qu’il ne pouÂvait plus dormir. Il piĂ©tiÂnait le sol au rythme cadencĂ© des aiguÂilles de l’horloge.
Les secÂonÂdes couraient sur le cadÂran, les minÂutes s’égrenaient et son mal de tĂŞte granÂdisÂsait. Le bruit
des coups de griffes du chat gratÂtant la porte revint en boomerang Ă ses oreilles. C’était la goutte qui
fit dĂ©borÂder le vase. Il se boucha les conÂduits audiÂtifs et eut un cri de dĂ©sÂespoir. MalÂgrĂ© l’intensitĂ© de
son hurlement, il ne parvint pas Ă extirÂpÂer son mal-ĂŞtre de ses entrailles. Sa tenÂtaÂtive fut alors inutile.
Tout restait figé dans sa tête, sa gorge et son abdomen. Il avait mal. Son apparence physique ne
reflĂ©Âtait en rien l’état de son ĂŞtre intĂ©rieur, vĂ©riÂtaÂble champ de bataille. Sa charge menÂtale Ă©tait telle
qu’il dĂ©verÂsa sa tenÂsion nerveuse sur le chat. La tĂŞte colÂlĂ©e Ă la vitÂre de sa porte d’entrĂ©e, l’homme
fragÂile s’époumona encore et encore :
«Va‑t’en ! Je te le répète, je ne veux pas de toi. Je ne suis pas le maître qu’il te faut. Tu ne sais
vraiÂment pas oĂą tu mets les pieds. DĂ©cidĂ©Âment, comÂment dois-je te le dire ? Va‑t’en ! Je te dĂ©teste.
Tu entends ? Je te déteste.»
Le chat, plein d’aplomb, le fixÂait, stoĂŻque. Il Ă©tait bien dĂ©cidĂ© Ă rester.
« Tu veux me faire flĂ©chir, hein ? Mais, tu ne comÂprends dĂ©cidĂ©Âment rien. ComÂment je dois
te le dire ? je suis mauÂvais. Tu es mal tombĂ© ! Je suis le dĂ©bris d’un vase brisĂ©. »
Au mĂŞme instant, la lumière de son mobile s’activa. Son regard se dĂ©tourÂna de l’animal. Il retourÂna
dans la cuiÂsine oĂą il se mit Ă ouvrir tous les tiroirs.
« OĂą sont-ils ? Bon sang. Il faut que je dorme. Je dois absolÂuÂment dormir. OĂą sont mes
comÂprimĂ©s ? Je n’en peux plus ! Ça ne va plus. J’ai besoin d’un cachet. Non ! Je les ai mis oĂą ?
Merde !»
Lucien tranÂspiÂrait. Le chat perÂsisÂtait dans son envie de renÂtrÂer et il s’acharnait sur la porte d’entrĂ©e.
Son miauleÂment entĂŞÂtant et perÂsisÂtant avait repris. Lucien tremÂblait. Le chat eut gain de cause.
« Je te prĂ©viens, je ne suis pas du tout bien. Je ne sais pas ce que je pourÂrais te faire. Alors,
reste tranÂquille ! »
MalÂgrĂ© l’humeur des plus agresÂsives de l’homme, le chat se mit Ă sautiller de conÂtenteÂment autour
de lui.
« Stop ! ArrĂŞte ! Tu veux vraiÂment que je te vire de la maiÂson ? ArrĂŞte ! Tu m’énerves
telleÂment. Bon ! Il va falÂloir que je te donne un prĂ©nom. Je n’ai aucune idĂ©e. Tu viens de nulle part.
Tu fais intruÂsion dans ma vie et voilà … C’est moi qui suis embĂŞtĂ©. Petit intrus. Je n’ai jamais voulu
d’animaux. Je vais t’appeler « Petit indĂ©sirÂable ». Mon père ne voulait pas de moi non plus, d’ailleurs.
Et ma mère… Ah, ma mère… J’étais son petit acciÂdent. »
Lucien alla rĂ©cupĂ©rÂer une boĂ®te en carÂton, une vieille couÂverÂture et instalÂla, pour son nouÂveau
comÂpère, un lit de forÂtune près de la chemÂinĂ©e. Petit indĂ©sirÂable ne se fit pas prier. Il Ă©tait dĂ©jĂ
allongĂ© quand son Ă©trange maĂ®tre dĂ©ciÂda d’allumer un feu. Lucien s’avança près de la rĂ©serve de bois,
prit deux bĂ»chÂes, du papiÂer jourÂnal et plaça le tout dans le foyÂer qui n’attendait plus que le
craqueÂment de l’allumette. La chaleur comÂmençait Ă se rĂ©panÂdre dans la pièce quand Lucien aperçut
le tube marÂron-orangĂ© qu’il avait recherÂchĂ© fĂ©brileÂment dans la cuiÂsine. Un lĂ©ger ricÂtus apparut sur
son visÂage aux traits tirĂ©s. Il s’avança près de la table cofÂfre en sapin et mĂ©tal noir situĂ©e Ă cĂ´tĂ© de
son canapĂ©. Il se penÂcha lĂ©gèreÂment pour saisir le cylinÂdre en plasÂtique, l’ouvrit et en prĂ©lÂeÂva un
cachet. Par chance, sa bouteille d’eau Ă©tait juste Ă cĂ´tĂ©. Il en dĂ©visÂsa le bouÂchon et avala le
mĂ©dicaÂment, puis se laisÂsa choir dans le canapĂ©. Le chat, enroulĂ© sur lui-mĂŞme, semÂblait dormir
proÂfondĂ©Âment. Avachi au fond de son canapĂ©, Lucien obserÂvait les flammes granÂdisÂsantes qui lui
renÂvoyÂaient une belle lumière. HypÂnoÂtisĂ© par ce specÂtaÂcle, il ne pouÂvait plus dĂ©tachÂer ses yeux de ce
foyÂer de chaleur jusqu’à ce que les formes de son visÂage vinÂrent se rĂ©flĂ©chir sur la vitÂre de l’insert.
DĂ©conÂteÂnancĂ©, il dĂ©tourÂna sa tĂŞte de ce miroir de forÂtune. Le chat ne dorÂmait plus. Il Ă©tait dans
l’expectative de ce je ne sais quoi d’indĂ©finissable : un geste, un mot, un mouÂveÂment, quelque
chose…
« Quoi ! Toi ausÂsi tu as vu ? Ne me regarde pas, s’il-te-plaĂ®t. Je suis laid. »
Le temps s’était Ă©coulĂ©, les annĂ©es s’étaient enchaĂ®nĂ©es mais Lucien ne voyÂait touÂjours pas un ami
dans le retour visuel de son apparence. Il Ă©tait, Ă sa grande dĂ©cepÂtion, le porÂtrait de son père. Il avait
Ă©tĂ© trahi par la gĂ©nĂ©Âtique. FragÂilisĂ© par cette vision, son trouÂble granÂdisÂsait. Il ressenÂtait la prĂ©sence
de son père dans la pièce. Le reflet des yeux de Lucien s’effaça proÂgresÂsiveÂment pour finaleÂment
laissÂer place Ă la couleur claire des iris imbibĂ©s d’eau de sa mère, imploÂrant de l’aide. Le goĂ»t amer
de l’angoisse et de la culÂpaÂbilÂitĂ© monÂta Ă sa bouche et l’empĂŞcha d’inspirer corÂrecteÂment. Sa main
s’agita et coupa l’air Ă de mulÂtiÂples reprisÂes penÂsant que cela pourÂrait exorÂcisÂer les relents du passĂ©.
Il perÂsista dans sa gestuelle jusqu’à abanÂdonÂner et porter la pliÂure de l’intĂ©rieur de son coude devant
son visÂage. Devenir momenÂtanĂ©Âment aveuÂgle empĂŞcherait sans doute le dĂ©fileÂment des images.
MalÂheureuseÂment, les souÂvenirs Ă©taient plus forts et l’esprit dans un Ă©tat d’éveil insaÂtiable. Tout se
bousÂcuÂlait et s’entrechoquait dans sa tĂŞte jusqu’à perÂdre pied avec la rĂ©alÂitĂ©. Il se laisÂsa choir sur le
coussin placĂ© dans le recoin du canapĂ©. Le chat Ă©tait mainÂtenant assis sur l’accoudoir.
« Non, s’il-te-plaît, pars ! Je ne suis pas d’humeur. Je ne suis pas quelqu’un de bien. Je suis un
monÂstre. Je l’ai laisÂsĂ© baignÂer dans son sang. Je n’ai rien fait pour la secÂourir. Elle Ă©tait lĂ , parterre, et
je n’ai rien fait. »
Le chat approcha sa patÂte de velours pour lui caressÂer le front mais sa tenÂtaÂtive fut
infructueuse.
« Eloigne-toi ! Je ne mĂ©rite pas ta comÂpasÂsion. Je n’ai Ă©tĂ© qu’un misÂĂ©rable lâche. Mon père Ă©tait
devenu fou. Je me suis cachĂ© au lieu d’arrĂŞter ses poings. Cela fait de moi son comÂplice. Crois-
moi, ne reste pas ! Je suis comme lui. Je suis fichu. Il faudrait renouÂvelÂer ma sève infecÂtĂ©e comme
on change l’eau des fleurs. Et, je ne sais mĂŞme pas si cela sufÂfiÂrait. Je suis malade. Je pourÂrais te
faire du mal. Regarde ! Là , ma mère. Elle est morte. A cause de moi. »
La sonÂnerÂie du tĂ©lĂ©Âphone vint interÂrompre son solilÂoque. Le chat tenÂta de se blotÂtir dans les bras
du repenÂtant mais Lucien le repousÂsa Ă nouÂveau. Il n’acceptait pas d’être conÂsolĂ©. L’homme
soufÂfrant se redresÂsa.
« J’ai besoin d’une gélule. »
Lucien tenÂdit sa main pour attrapÂer le tube de mĂ©dicaÂments encore ouvert mais Petit IndĂ©sirÂable
l’en empĂŞcha. Il avait donÂnĂ© un vioÂlent coup de pattes de sorte que les comÂprimĂ©s Ă©taient tous
tombĂ©s et s’étaient disÂperÂsĂ©s sur le bĂ©ton cirĂ©.
« Mais qu’as-tu fait ? Tu ne vas pas bien, non ? Allez, cette fois c’en est trop. Dehors ! »
Le tĂ©lĂ©Âphone se remit Ă sonÂner alors mĂŞme que le dĂ©saxĂ© courait encore après l’animal pour
l’attraper.
« Ah, putain, ce tĂ©lĂ©Âphone. Et toi, tu ne vas pas t’en tirÂer comme ça. Allez, hop ! Je t’ai… »
Le pauÂvre chat fit un vol planĂ© dans le jardin. Les miauleÂments reprirent ausÂsitĂ´t. Le tĂ©lĂ©Âphone
sonÂnait inlassÂableÂment ; Lucien alla chercher du coton pour se bouchÂer les oreilles. Il avait chaud, il
avait soif, il tira le col de son pull et s’agenouilla pour ramassÂer les gĂ©lules Ă©parpilÂlĂ©es. Il en avala
plusieurs de façon comÂpulÂsive et remit le reste dans le flaÂcon. Il gesÂticÂuÂlait sans conÂtrĂ´le puis s’arrĂŞta
d’un coup : il se senÂtit mal. L’homme droguĂ© trouÂva encore le courage de s’allonger en posiÂtion de
fœtus.
« Ça va aller mieux. Oui, beauÂcoup mieux. C’est ça. J’avais oubliĂ© de les prenÂdre. »
Ses paupières Ă©taient de plus en plus lourÂdes. Un proÂfond silence sucÂcĂ©Âda au dĂ©part de Lucien vers le
monde des songes.
DerÂrière les murs du salon, la lune glisÂsait tranÂquilleÂment Ă la renÂconÂtre de l’aube dont la lumière
naisÂsante irraÂdiÂait toutes ses beautĂ©s jusqu’à tirÂer sa rĂ©vĂ©rence devant la puisÂsance du rayÂonÂnement
solaire.
Le soleil Ă©tait au plus haut lorsque le bruit d’une clef dans la serÂrure rĂ©sonÂna dans le hall
d’entrĂ©e. Une silÂhouÂette se dessiÂna dans la pĂ©nomÂbre et une voix retenÂtit. Lilas appuya sur
l’interrupteur. L’air stressĂ© et angoisÂsĂ©, elle monÂta l’escalier sans rĂ©flĂ©chir.
« Lucien ? C’est moi. Tu es là ? »
Lilas entendait seuleÂment le bruit de ses pas sur le planchÂer.
« Lucien ? Ce n’est pas vrai, où es-tu ? »
Lilas ouvrait les portes les unes après les autres sans sucÂcès. TouÂjours sans rĂ©ponse de son amant,
elle dévala la cage d’escalier et se dirigea dans le salon. Les volets étaient clos. Elle alluma la lumière,
tourÂna la tĂŞte et resÂta mĂ©dusĂ©e par la scène qui l’attendait. La tĂŞte de Lucien jouxÂtait du vomi. Il Ă©tait
comme mort.
« Lucien, Lucien ! Oh non, pas ça, mon Dieu. Qu’est-ce-que t’as fait ? Lucien, réponds, je t’en prie ! »
Lilas le secÂoua mais le jeune homme ne rĂ©agisÂsait pas. Prise de panique, elle hurla le prĂ©nom de celui
qui devait partager sa vie.
« Lucien, rĂ©pĂ©Âta-t-elle excesÂsiveÂment fort. RĂ©veille-toi ! »
Elle vit le tube de mĂ©dicaÂments sur le sol. Elle s’empressa de le ramassÂer.
« Du GHB ? BorÂdel, Lucien. Qu’est-ce qui t’as pris ? »
Plusieurs gélules étaient au sol.
« ComÂbiÂen en as-tu pris ? Bon sang, c’est un cauchemar Lucien. »
Elle saisit le poignet de son amoureux.
« Tu es vivant ! Tu es vivant ! Vite ! »
Elle l’agrippa Ă©nergiqueÂment.
« Allez, ouvre-les yeux ! Bouge quelque chose ! Fais-moi un signe s’il-te-plaît. »
Lilas lui tapota le visÂage avec dĂ©terÂmiÂnaÂtion :
« Que… oi … ?
- Lucien, tu m’entends ? C’est moi, Lilas.
- Mmmm…
- Lucien…
- Mmmm…
- Je t’en prie mon amour, fais un effort. »
Tel un ressort, Lilas se redresÂsa et couÂrut en direcÂtion de la cuiÂsine. Elle ouvrit abrupteÂment le
casseroliÂer avant de prenÂdre un gros rĂ©cipÂiÂent et de le remÂplir d’eau. Elle lui pasÂsa le liqÂuide frais sur
la figÂure.
« Aouh… Qu…qu’est-ce ? »
L’état affecÂtif de la jeune femme Ă©tait en miette mais, en bonne infirÂmière, elle se reprit pour
agir avec effiÂcacÂitĂ©.
« Allez, reprends-toi ! Tu dois marcher. Tu as vomi. Ça t’a sauvĂ©. Essaye de te redressÂer. - Je, je ne peux pas.
- Ah si, tu peux ! Allez, attrape-ma main. Tiens-toi bien Ă moi ! Oui… C’est ça. MainÂtenant, on
va à la voiture. »
Lucien se traĂ®Ânait. Lilas Ă©tait rouge d’efforts. - OĂą, oĂą est… OĂą est…
- OĂą est quoi ?
- Petit IndĂ©sirÂable…
- ComÂment ? Je ne comÂprends rien.
- Mais si… Le chat.
- Quel chat ?
- Dehors.
- Dehors ?
- Il n’y a pas de chat.
- Ah !
- Oui. »
AppuyĂ© conÂtre celle qu’il aimait, Lucien marÂcha pĂ©nibleÂment jusqu’à la voiture. Lilas avait rĂ©usÂsi un
tour de force. Elle Ă©tait arrivĂ©e Ă temps. A prĂ©sent assis du cĂ´tĂ© pasÂsager, le malade Ă©tait dans un
Ă©tat de faibÂlesse extrĂŞme. Il puait le vomi mais il resÂpiÂrait : ses yeux Ă©taient ouverts, il entendait le
moteur ronÂfler et il senÂtait le parÂfum de Lilas. La jeune femme accĂ©lĂ©ra quand Lucien s’exclama :
« Lilas, Lilas, attenÂtion ! »
La conÂducÂtrice pila. - Quoi ? »
« Mon chat.
-Mais quel chat Lucien ?
Là , devant la voiture. Il… Il … Il a sauté du muret au moment… Oui, au moment où tu
pasÂsais. »
La jeune femme inquiète sorÂtit du vĂ©hicule pour chercher l’animal. Elle s’accroupit pour mieux voir
mais le chat restait introuÂvable.
« Il n’y a rien. - Ce n’est pas posÂsiÂble. Je l’ai vu.
- Je te dis qu’il n’y a rien.
- Aide-moi Ă sorÂtir, s’il-te-plaĂ®t.
- D’accord ! D’accord ! »
Lucien regarÂda Ă son tour sous la voiture.
« Il est là ! - Où ?
- Là . »
StupĂ©Âfaite, Lilas regarÂdait Lucien l’air hĂ©bĂ©tĂ©.
« Lucien… - Regarde ! Il est blessĂ© Ă la patÂte. Oh, tu as eu de la chance… Viens dans mes bras, mon petit.
Attends, je m’approche. Voilà ! Tu es bien ? Regarde Lilas, il est beau, hein ? Tu veux le
prenÂdre dans tes bras ? »
Les yeux Ă©carÂquilÂlĂ©s et pleins de larmes, Lilas obserÂvait les bras vides de Lucien. Elle ne savait que
rĂ©ponÂdre.
« Euh…
- Eh bien, prends-le ! »
La gorge comÂplèteÂment assĂ©chĂ©e, Lilas eut un instant de silence pour se donÂner le temps de salivÂer Ă
nouÂveau.
« Euh, non Lucien. Il vaut mieux que tu le gardes dans tes bras et que je t’aide à te relever. - Ah, si tu veux. Tu n’aimes pas les chats ?
- Eh bien, ce n’est pas ça… Non, c’est que nous devons y aller. Il est blessé, hein ? »
Lilas, interÂdite, dĂ©marÂra et repris la route.
« Lilas, il ronÂronne. »
La jeune femme presÂsa la pĂ©dale d’accĂ©lĂ©ration jusqu’à touchÂer le planchÂer. Lucien caresÂsait du vent.
Elle se retint d’éclater en sanÂglots.
« OĂą nous emmènes-tu ? Chez tes parÂents ? Parce que… - Non, mon amour. Non. Pas chez mes parÂents, dit-elle en lui coupant genÂtiÂment la parole. »
Lilas Ă©tait au cĹ“ur d’un mauÂvais scĂ©Ânario. Elle devait faire face Ă la sitÂuÂaÂtion. Son bonÂheur avec cet
homme n’aurait Ă©tĂ© qu’une parÂenÂthèse sur la frise du temps. Elle n’avait rien remarÂquĂ©. Sa bulle
d’amour venait d’exploser en mille éclats. Elle était sous le choc. Son monde s’écroulait. Elle roulait
ausÂsi vite que les limÂiÂtaÂtions de vitesse le lui perÂmeÂtÂtaient. Elle l’aimait tant…
« Lilas ? »
Elle tourÂna la tĂŞte dans la direcÂtion de son bien-aimĂ© et lui adresÂsa un lĂ©ger sourire.
« Ne t’inquiète pas mon chĂ©ri. Ne t’inquiète pas. Nous allons juste lĂ oĂą ton chat pourÂra ĂŞtre
soignĂ©. Tu verÂras… Tout se passera bien. »
La voiture rouge sang de Lilas parÂcouÂrut très rapiÂdeÂment les quelques kiloÂmètres qui la sĂ©parait des
urgences psyÂchiÂaÂtriques. Devant l’hĂ´pital et entourĂ©e de l’équipe soignante, Lilas suivÂait Lucien qui
caresÂsait touÂjours son Petit IndĂ©sirÂable imagÂiÂnaire.





